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Dernière mise à jour: 15 mai 2012.
Thèse de doctorat en histoire moderne: Le second peuple de Nantes au XVIIIe siècle Environnements du quotidien et interactions sociales Mention très honorable avec félicitations du jury Thèse remarquable de l'U. de Nantes, année 2010-2011
Pour les intellectuels et lexicographes officiant sous l’Ancien Régime, le peuple de France n’est alors pas un mais multiple. Au cœur de l’espace urbain, exclusion faite de la population mendiante et vagabonde, la partie tout à la fois la plus nombreuse et la moins bien considérée de ce peuple regroupe les travailleurs journaliers et sans qualification, ceux de la terre ou plus ou moins qualifiés mais non dépendants d’un cadre corporatif, la domesticité au sens large, les ouvriers de manufactures, les compagnons et garçons de métiers jurés ainsi que l’ensemble des chambrelans besognant en contravention aux statuts des jurandes. Cette population que nous identifions sous l’appellation « second peuple » se caractérise par une existence de ses membres majoritairement vécue dans la précarité quotidienne, une insertion plus ou moins bien définie et solide au sein de la société urbaine et une inscription en dehors de toute forme officielle d’organisation horizontale du travail. Une attention portée sur trois pans majeurs de l’existence du second peuple de la ville de Nantes au dernier siècle de la monarchie absolue, soit la vie en communauté, la consommation matérielle et l’activité laborieuse, est en mesure de dévoiler quelques-uns des traits essentiels des individus le constituant : place centrale de l’élément féminin, importance des notions de déplacement et d’implantation géographiques, force des connexions et solidarités de voisinage, rapport parfois houleux à l’autorité et frugalité de l’environnement matériel du quotidien. Mots clés : peuple, ville, Nantes, inventaire de biens, travail illégal, résistance, solidarité, voisinage, lien social, violence, mouvement, migration, parrainage, pauvreté, précarité, consommation, micro-histoire, déménagement
For the intellectuals and lexicographers officiating under the Ancien Regime, the people of France was then not one but many. At the heart of urban space, excluding the population of beggars and vagabonds, the at once most numerous and least well regarded part of this people groups together unqualified day laborers, those working on the land or more or less qualified but not dependent on a corporate framework, domestic workers in the broadest sense of the word, factory workers, journeymen and juniors in the legal profession and all “roomworkers” toiling in contravention of the statutes of the guilds. This population that we identify under the name of the “second people” is characterized by a life of its members mostly lived in everyday poverty, a more or less well defined and strong insertion in the heart of urban society and an entry without any official form of horizontal organization of work. A focus on three major segments of the existence of the second people of the city of Nantes in the last century of absolute monarchy, be it community life, material consumption or work activity, is able to reveal some essential features of the individuals which make it up: the central role of the feminine element, the importance of the concepts of travel and geographic location, the strength of connections and neighborhood solidarity, sometimes stormy relations with authority and the frugality of the material environment of daily life. Key words: people, city, Nantes, inventories of goods, subterranean work, resistance, solidarity, neighborhood, social tie, violence, movement, migration, spiritual kinship, poverty, precariousness, household consumption, microhistory, move
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11.10.2011.
Sur L’Histoire est-elle encore française ? (Jean-François Sirinelli, CNRS ÉDITIONS) 15 septembre 2011.
Lors de ma participation à la Xe Conférence internationale d’histoire urbaine, tenue à Gand en Belgique du 1er au 4 septembre 2010, un élément de contexte m’a assez rapidement frappé, mais, à cet instant, de manière encore diffuse. Alors même que l’événement prenait place au cœur de l’Europe, dans un pays frontalier de la France et dans une ville accessible depuis Lille en une heure de train, depuis Paris en une heure de plus et depuis Bordeaux ou Marseille dans un temps et des conditions tout à fait raisonnables, la colonie des chercheurs hexagonaux m’est apparue quelque peu clairsemée. Une impression analogue sert d’ouverture à la réflexion menée par Jean-François Sirinelli dans L’Histoire est-elle encore française ?
En introduction d’un opuscule auquel il attribue le rôle du tocsin plus que celui d’une sonnerie de glas (p.51-52), J.-F. Sirinelli souhaite rendre compte du « déphasage progressif » de « l’école historique française » par « l’inventaire de quelques-unes des causes de son passage dans une sorte de luminosité entre chien et loup » (p.12-13). Afin de donner corps à cette déplorable évolution, l’auteur prend le parti de comparer l’influence française sur deux congrès internationaux des sciences historiques, ceux de Rome en 1955 et Sydney en 2005. Au cours du premier, « l’école historique française brille de mille feux et constitue indéniablement, en ce milieu du XXe siècle, l’un des épicentres de production et de rayonnement du savoir historique » (p.10). Tout juste un demi-siècle plus tard, « sur 1 300 historiens présents au XXe Congrès international des sciences historiques, les Français […] sont moins d’une trentaine […] » (p.11-12). Présenté ainsi, le passage d’une époque à l’autre tient du grand écart et paraît pleinement justifier l’interrogation initiale. À y regarder de plus près, sans doute convient-il de garder mesure quant à l’ampleur de l’effacement progressif de l’exception française. Si on comprend sans mal l’intention de J.-F. Sirinelli lorsqu’il choisit d’opposer 1955 à 2005, il est dommageable que ce propos liminaire s’élabore sur une base bancale à plusieurs niveaux, ce que l’auteur reconnaît d’ailleurs plus ou moins à diverses reprises (p.12&19). Premièrement, comparaison n’est pas raison. Si la France métropolitaine de 1955 se compare aisément à celle de 2005, le reste de l’Europe et du monde ont pour leur part connu de profonds bouleversements en un demi-siècle de temps. À son amorce, l’Espagne et le Portugal vivent sous des régimes dictatoriaux, la Grèce sort à peine d’une guerre civile la laissant exsangue et préparant le terrain au régime des colonels, l’Allemagne est divisée pour longtemps, l’Urss vient tout juste d’enterrer Staline, le Japon est enfin libéré de l’occupation américaine et le continent africain n’est encore qu’une vaste colonie. Plus généralement, les déplacements internationaux en 1955 ne présentent pas la même facilité d’exécution qu’en 2005, le monde n’est pas globalisé comme il peut l’être aujourd’hui et internet ne facilite pas encore la circulation planétaire de l’information en un seul clic. Tout cela pour dire que, à l’aube du second XXe siècle, la France, sortie victorieuse et sans grands dommages de la seconde guerre mondiale, encore assise sur le passé glorieux de ses belles-lettres, occupe une place probablement démesurée dans le concert culturel des nations. Au lieu de percevoir le demi-siècle écoulé comme une période de dégradation profonde et inquiétante de l’influence française sur le plan de la recherche historique, ne convient-il pas plus posément de concevoir l’inéluctable rebattement des cartes qu’engendre la nouvelle marche du monde ? Deuxièmement, comparer l’importance de la présence française dans un lieu distant de Paris de 1 100 km à celle au sein d’une ville en étant éloignée de 17 000 est un risque pour la pertinence de l’argumentaire développé, même si, comme le précise son auteur, la difficulté du déplacement australien ne touchait pas uniquement nos chercheurs (p.19). Arrêtons-nous d’ailleurs un instant sur la question de la présence autre que française au congrès de Sydney, particulièrement au regard de la nationalité des organisateurs de séances. Consultable sur internet, le programme partiel du XXe CISH donne l’identité de 56 des 59 porteurs de projets présents[1]. Parmi eux sont sept états-uniens, dont plusieurs de la côte est, sept britanniques, dont cinq anglais et six australiens, ressortissants du pays hôte. À leur suite apparaissent notamment quatre allemands et quatre suisses, deux hollandais, deux italiens, un russe, un autrichien, un écossais, un japonais, un canadien, un espagnol, un portugais et un belge. Les français se comptent pour leur part au nombre de cinq, même si l’un d’eux vient de Nouvelle-Calédonie et qu’un autre exerce alors depuis peu en Allemagne. Au vu des forces en présence à ce niveau, difficile de parler d’effacement ou de déclin de l’influence française. Troisièmement, du point de vue de la stricte construction du discours accompagnant la comparaison opposant 1955 à 2005, on regrettera que la « décadence » de l’école française soit chiffrée, quand le constat de sa « grandeur » repose, lui, sur de belles expressions, certes parlantes, mais vagues. Quatrièmement, si le nombre de « moins d’une trentaine » de français pour « 1 300 historiens présents » à Sydney en 2005 frappe inévitablement l’esprit, le caractère de « présence » interroge. L’important n’est ainsi pas tant la « présence » à une rencontre scientifique que la participation effective à celle-ci au travers d’une communication. Or, le congrès en question n’a vu se tenir que 55 séances[2]. Il est exclu que chacune d’elles ait pu accueillir plus de 23 orateurs de moyenne. Tenu en août 2010, le XXIe CISH annonce, au travers de son programme[3], 104 séances distinctes où s’opèrent 462 interventions, soit une moyenne de 4,4 par séance[4]. Cette référence au congrès de 2010 permet en outre de s’affranchir d’une comparaison audacieuse avec celui australien en recadrant le débat initié par J.-F. Sirinelli sur un plan davantage européo-centré. Le XXIe Congrès international des sciences historiques se déroule pour sa part à Amsterdam entre les 22 et 28 août 2010. Sur un total donc de 462 communications, 34 illustrent les avancées de la recherche hexagonale, soit 7,4 %. Pas trop mal pour un pays qui représente à peine 1 % de la population mondiale et 13 % de celle européenne. Quelques jours plus tard, à un peu plus de cent-cinquante kilomètres de là, j’intervenais à la Xe Conférence internationale d’histoire urbaine de Gand, en Belgique. La rencontre s’organisait essentiellement sur deux niveaux, ceux de la Main Session et de la Specialist Session, complétés par trois tables rondes[5]. Les sessions principales, au nombre de 29, réunissent 59 organisateurs et 231 intervenants. La recherche française représente 8,5 % des premiers (5) et 8,2 % des seconds (19). Pour ce qui est des seuls porteurs de projets, la France devance alors l’Espagne et les Pays-Bas (chacun 4), la Suède et la Suisse (chacun 3), la Finlande et la Hongrie (chacun 2), le Canada, le Danemark, la Grèce, le Portugal et la République Tchèque (chacun 1). Elle se place en revanche derrière l’Allemagne (7), la Grande-Bretagne (9, dont 6 pour la seule Angleterre), une surprenante Italie (9) et, assez logiquement, la Belgique (6). Exception faite du contingent italien, il n’y a guère de quoi craindre la comparaison, d’autant qu’un regard sur les sessions spécialisées modifient quelque peu la donne. Sur un total de 49 organisateurs de 34 Specialist Session, 7 sont français (14,3 %). Ce nombre place la France en première place, devant même la Belgique (6), puis l’Italie et la Grande-Bretagne (chacun 5), l’Allemagne, la Finlande et les États-Unis (chacun 4) ou encore la Hongrie, les Pays-Bas et le Portugal (chacun 2). Parmi les 136 intervenants prenant part aux discussions, 14 sont français (10,3 %). Vue sous cet angle, la recherche hexagonale ne ressort donc pas particulièrement moribonde d’une telle mise en perspective. Si l’influence exercée jadis par l’école des Annales sur le monde de la recherche historique n’a plus aujourd’hui d’équivalent en France, elle ne se retrouve pas davantage dans un autre pays. L’impression exprimée en préambule de ce texte d’une colonie par trop clairsemée de chercheurs français tenait en réalité plus justement d’une image désormais dépassée de ce qu’a été ou de ce que devrait encore être la place de la France sur le terrain de la pratique et de la réflexion historiques. Elle trouvait aussi plus concrètement son origine dans un environnement outrageusement dominé par l’unique expression de langue anglaise. C’est précisément de cela dont Jean-François Sirinelli nous entretient dans la première des deux parties de son petit livre.
« Pavane pour une langue scientifique défunte ? » évoque le recul de la place du français sur la scène historique mondiale. « Aujourd’hui – note son auteur –, même [les historiens étrangers spécialistes de notre histoire nationale] s’intéressent souvent davantage à la production anglophone sur cette histoire qu’à celle des historiens du cru » (p.21). J.-F. Sirinelli relève par ailleurs la chute dramatique, au profit notamment des États-Unis, du nombre d’historiens latino-américains passés par les établissements français ou encore l’amenuisement, dans ces mêmes États-Unis, des chaires d’histoire ou de civilisation françaises au profit de postes profilés plus largement en histoire européenne (p.20-21). Ces réalités méritent-elles qu’on les déplore ? Pour la première, sans doute, mais n’est-ce pas à celui qui veut se faire entendre de s’adapter aux particularismes de son auditoire ? En outre, si les anglo-saxons ne nous lisent plus en langue originale, lisent-ils davantage l’allemand, l’espagnol, l’italien ou le portugais ? Pour les deux autres, comment combattre ou reprocher le fait que des étudiants choisissent de rester sur leur continent pour y réaliser leurs études et pourquoi considérer négativement le fait que des chaires se créent autour de la considération d’un continent entier plutôt que d’un seul de ses pays, si ce n’est par égoïsme et fatuité patriotiques ? Confronté à de tels constats de mise en échec, Jean-François Sirinelli pose la question taboue : « [les historiens français] doivent-ils, dès lors, pour reprendre de la voix et de la visibilité, s’exprimer directement en anglais ? » (p.22-23). Sur ce point précis, l’auteur souhaite énoncer trois « propositions », « dictées par le simple bon sens » (p.24) : -« Mise à part la lecture dans le texte par des francophones, la traduction opérée par des professionnels reste […] le processus de transfert culturel le plus adéquat dans l’échange et le dialogue scientifiques » (p.25). On ne peut qu’acquiescer à cela, mais encore faudrait-il concevoir et adopter une politique économique résolue et organisée de traduction des textes produits. -« Une politique de la présence dans les lieux de circulation du savoir et de la confrontation des idées doit donc accompagner la défense de la francophonie » (p.25). Une nouvelle fois, on ne peut qu’accueillir favorablement cette proposition. D’un point de vue de jeune chercheur et de manière plus globale, j’ajouterais qu’il serait bon de concrètement inciter les doctorants à participer à des colloques et congrès, nationaux comme internationaux. Peut-être cet ajout intriguera-t-il, car pouvant paraître l’évidence même, mais il est le fruit d’une expérience, j’en conviens, toute personnelle. -« […] la maîtrise [de la langue anglaise] doit permettre d’accéder, beaucoup plus que par le passé, aux autres historiographies, et pas seulement à celles issues du monde anglo-saxon » (p.27). Le problème que soulève cette dernière proposition dépasse le cadre de la seule recherche historique universitaire. Même s’il serait sans doute utile de renforcer l’apprentissage de l’anglais à l’université, voire ne serait-ce qu’au niveau doctoral, le bilinguisme effectif relève davantage de la mise en place d’une véritable politique d’éducation allant en ce sens que d’un rapiéçage tardif. La difficulté de nous exprimer en anglais ne doit pas empêcher jeunes et moins jeunes chercheurs français de se montrer à des réunions internationales où domine désormais sans partage ou presque la langue de Shakespeare. En septembre 2010, à la Xe Conférence internationale d’histoire urbaine de Gand, rares sont les intervenants hexagonaux à s’exprimer en anglais. Par leur expression française, sans doute quelques-uns exprimèrent-ils là une volonté de défense militante de la francophonie, mais la plupart n’étaient tout simplement pas en mesure de recourir à une telle coquetterie. Continuons donc à profiter encore pour un temps de cette survivance d’une époque révolue pour conserver une place significative au niveau des rencontres internationales tout en préparant la transition linguistique dans de bonnes conditions, car, que fait un historien continental ni français ni capable de s’exprimer aisément en anglais ? Il livre une communication dans la seconde langue officielle du congrès. Espagnols, canadiens, sénégalais, japonais, hollandais, nigériens, russes, portugais, roumains, malgaches, italiens, polonais, allemands, tunisiens, slovaques, belges, brésiliens, slovènes, togolais, suisse et grecques sont ainsi plus nombreux à s’exprimer en français que le nombre de français présents lors de la rencontre de Gand.
Pour Jean-François Sirinelli, un second danger majeur plane sur la recherche historique hexagonale : « le nouvel impératif catégorique de l’évaluation » (p.33). D’après l’auteur, « l’historiographie française […] est menacée de l’intérieur par des pratiques récentes qui, sous couvert d’évaluation, constituent un contresens grossier de ce qu’est la recherche historique et allument, de ce fait, autant de mèches lentes en son sein » (p.36). Le propos théorique trouve deux illustrations pour le moins pertinentes mais, de notre point de vue, inachevées :
-La valeur d’un article est jugée à l’aune de la revue en assurant la visibilité (p.37-39). Ainsi que l’explique J.-F. Sirinelli, par un système classant les revues d’histoire en catégorie A, B ou C, l’article trouvant sa place au sein d’une revue notée A sera schématiquement salué non pas pour la forme, la nouveauté ou la qualité des idées qui s’y développent, mais précisément en raison de sa publication dans une revue ayant obtenu le label le plus valorisant. Et l’auteur de s’interroger : « […] que devient le comité [de rédaction] d’une revue classée C. Sa faculté de jugement est-elle, d’un seul coup, abolie par un classement qui pourtant, à aucun moment, semble-t-il, ne sera fondé sur le contenu de la revue ? » (p.38). Si on adhère sans difficulté au diagnostic posé, on ne peut en revanche s’empêcher de le trouver quelque peu naïf et périmé. Tout d’abord, sur la forme du propos engagé, l’auteur, pour convaincre ou se convaincre de l’absurdité d’un tel système, écrit que ce dernier « laissera perplexes les historiens de 2100 » (p.39). Rien n’est moins sûr, sinon pourquoi a-t-il aujourd’hui droit de cité ? Ensuite, cette fois sur le fond du discours proposé, si un système de classification à triple entrée est désormais en vigueur, il ne vient que formaliser une réalité larvée préexistante. Un même article proposé à deux revues généralistes différentes, l’une nationale, donc parisienne, l’autre provinciale, aura davantage de chances de se voir finalement publié dans la seconde que dans la première, comité de rédaction peuplé d’universitaires ou pas. Considérons un exemple concret. Avertissement. Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. Un article d’histoire moderne transmis au comité de lecture d’une des deux ou trois revues majeures du champ d’étude en question reçoit le commentaire suivant pour toute réponse : « Je suis au regret de vous informer que l’article que vous avez soumis à [nom de la revue], après avoir été attentivement lu, n’a pas été retenu pour publication par notre comité de rédaction ». Pas d’explications, aucune justification, juste cette phrase lapidaire. Le même article, envoyé à nouveau, mais au comité de lecture d’une des principales revues provinciales est alors accueilli les bras ouverts, sans demandes ou presque de modifications, par ces mots : « J’émets donc un avis favorable à la publication de ce travail universitaire rigoureux et parlant ». Certes pas de quoi crier au génie, mais le contraste est saisissant, non ? S’ils émettent un avis pour le moins différent, les individus qui ont évalué le même article sont pourtant tous agrégés, tous docteurs en histoire, tous enseignants-chercheurs et tous universitaires. Qu’en tirer comme conclusion ? Que, de fait, un article aisément publiable dans une revue ne le sera tout simplement pas au sein d’une autre, et ce malgré un système équivalent d’évaluation. Sans qu’il soit nécessaire de parler explicitement de catégorie A, B ou C, les revues s’étalonnent donc par rapport aux articles qu’elles consentent à publier d’après un certain nombre de critères. Par là, un article s’évaluera de manière différente selon la revue dans laquelle il se trouvera publié, sans qu’il soit nécessaire de le lire. Je ne dis pas que c’est une bonne chose. Je dis que cela est et que fustiger la formalisation de ce système est quelque peu naïf et périmé. Afin de remédier à cette dérive, autant apparente que masquée, une solution existe. Elle est on ne peut plus simple et déjà en voie d’application. Problème, ou à tout le moins contrepartie, elle est porteuse de bouleversement et de destruction. Depuis quelques années, révolution du numérique et d’internet aidant, sont apparus des sites spécialisés dans le dépôt et l’archivage de documents scientifiques libres de publication et d’accès. Ainsi, le serveur TEL (thèses-en-ligne) accueille thèses de doctorat et habilitations à diriger des recherches de tous domaines[6]. Au 11 octobre 2011, ces dernières se comptent au nombre de 24 709, dont 5 205 de physique (21,1 %) et seulement 162 d’histoire (0,7 %). L’université Lumière Lyon 2, pionnière en la matière, possède quant à elle sa propre plateforme dédiée où son archivées quelques 1 574 thèses dont 256 d’histoire (16,3 %)[7]. Sa consœur nantaise, à légal de nombreux autres établissements d’enseignement supérieur, va au-delà de cette seule mise à disposition des thèses de doctorat en lecture intégrale[8]. La raison d’être du portail HAL-UNIV-NANTES est de recevoir « les travaux scientifiques des chercheurs et des laboratoires de l’Université de Nantes : article de revue, pré-publication, chapitre d’ouvrage, communication à un colloque, thèse, mémoire d’HDR,... Ces documents produits par la recherche ont comme niveau scientifique attendu au moins celui d’une publication soumise dans une revue à Comité de lecture »[9]. L’essentiel pour notre démonstration se trouve dans la dernière phrase et la caractérisation du « niveau scientifique attendu ». Le site va ainsi jusqu’à accueillir des textes qui ne sont passés sous les fourches caudines d’aucun comité de rédaction. Soyons précis sur ce point et, pour cela, considérons les 47 documents référencés dans le domaine « Histoire » au 11 octobre 2011. Si certains d’entre eux échappent effectivement au système d’évaluation propre à une revue, ils ne disposent pas moins d’une véritable légitimité intellectuelle et scientifique, car tenant de la communication à un congrès, colloque, journée d’étude ou séminaire. Il n’empêche, le vers est dans le fruit et davantage encore au regard de la politique éditoriale de deux des trois sites mères d’HAL-UNIV-NANTES avec celui évoqué au paragraphe précédent. D’après la propre présentation de son service, « l’archive ouverte pluridisciplinaire HAL [Hyper Articles en Ligne], est destinée au dépôt et à la diffusion d’articles scientifiques de niveau recherche, publiés ou non, et de thèses, émanant des établissements d’enseignement et de recherche français ou étrangers, des laboratoires publics ou privés »[10]. De son côté, la page d’accueil HAL-SHS (Sciences de l’Homme et de la Société) précise qu’« HAL-SHS ne se limite pas aux documents publiés, ou même destinés à être publiés, mais le contenu scientifique doit être approprié pour un affichage dans HAL-SHS. […] Un auteur peut déposer tout type de document dont il possède la propriété intellectuelle (voir Droits), qu’il s’agisse de documents déjà publiés ou en cours de publication, de documents en cours de validation scientifique (pré-publication) ou de documents de travail, pour favoriser l’échange entre les chercheurs »[11]. Un ManuHAL formalise quelque peu ces présentations sommaires en insistant sur trois conditions de dépôt : -« Avant leur mise en ligne, les documents déposés ne subissent aucun examen scientifique comparable au travail d’évaluation que ferait un comité éditorial de revue. Seul est effectué un contrôle élémentaire, à la fois technique (pour s’assurer de la lisibilité des fichiers déposés) et de contenu (destiné à s’assurer que le document est une contribution scientifique appropriée dans la - ou les - disciplines annoncées). » -« Pour les [articles], le niveau scientifique requis est celui d’un manuscrit d’une qualité et d’un intérêt suffisants pour être pris en considération par le comité éditorial d’une revue scientifique de niveau international (journaux, ouvrage collectif, actes détaillés de conférences, etc.) et envoyés pour examen à des rapporteurs spécialisés. » -« Afin de responsabiliser scientifiquement les auteurs, le retrait des documents déposés n’est pas prévu dans des archives ouvertes telles que Hal. »[12] Avec l’avènement des sites d’archives ouvertes tels qu’ils sont construits, une brèche est ouverte qui ne se refermera plus. Ne reste qu’à oser s’y engouffrer. Résumons la chose en une question : qu’est-ce qui s’oppose à l’ouverture d’un portail internet permettant la libre publication de tout article issu du monde de la recherche historique universitaire ? Objectivement, pas grand-chose, si ce n’est bien sûr l’opposition des acteurs censés jouer un rôle prépondérant dans cette affaire. Partons donc d’un éventuel principe instaurant, comme unique cadre de classement qualitatif, un référencement des papiers déposés en contribution de doctorant, contribution de docteur ou contribution d’enseignant-chercheur titulaire et laissons les auteurs assumer leurs écrits et les lecteurs apprécier leurs lectures. La mise en place d’un tel système, annulant la période séparant production et consommation du produit fini, nuirait-elle à la qualité de la production ? On ne peut jurer de rien, mais il est certain que les contributeurs potentiels ne gagneraient rien à proposer des textes impropres quant à leur forme, puisque c’est de ça qu’il s’agit, la pertinence du fond étant laissé à la discrétion de chaque lecteur. Par ailleurs, rien n’interdit que doctorants voire docteurs passent au préalable par les jugements bienveillants de leurs directeurs de thèse ou qu’un enseignant-chercheur cherche l’avis autorisé d’un collègue. Partant de telles bases, plus de classification des revues historiques en catégorie A, B ou C, mais, il est vrai, plus de revues non plus. Doit-on considérer cela comme un mal ?
-La bibliométrie (p.39-45). Après le danger et le non-sens d’une dictature en marche au sein du petit milieu de la revue historique, Jean-François Sirinelli change d’échelle en évoquant désormais « le déclin d’une civilisation du livre qui est à l’œuvre » (p.41). Une nouvelle fois, l’auteur présage bien imprudemment du regard incrédule que ses successeurs ne manqueraient pas de porter sur la réalité abordée (p.42). De manière successive, il souligne ainsi le risque de ne plus voir les thèses publiées, car ramenées au simple rang d’article(s) de revue (p.40-41), pressent la disparition de la bibliothèque contemporaine à la suite d’un « basculement […] que l’on peut qualifier d’anthropologique » (p.41), confère à Google Ngram le rôle d’assassin d’une lecture en immersion (p.42-43)[13], regrette l’influence croissante de moteurs de recherche toujours plus performants et sophistiqués (p.43), déplore l’évaluation par « le nombre de citations des textes évalués », porteuse d’effets pervers (p.43-44), et met en garde contre un « mimétisme » disciplinaire inadapté (p.45). À cet instant de la réflexion de l’auteur, l’ambiance qui s’en dégage nous situe quelque part entre Modern Times de Charlie Chaplin et 1984 de George Orwell. C’est dire si la situation prête à l’optimisme… Les différents sujets d’inquiétude abordés par J.-F. Sirinelli sont tous légitimes et chacun mérite débat et discussion, mais deux d’entre eux, en l’occurrence les deux premiers, appellent sans doute plus que les autres un commentaire soit polémique, soit transversal. Le commentaire « polémique » a trait au second. Toute personne ou presque aimant lire pour son plaisir vous le dira, le contact physique avec le livre est une donnée importante du rapport à la lecture. Cette sensation presque charnelle couplée à l’identité du public littéraire permet encore au livre papier de résister aujourd’hui aux évolutions technologiques de notre époque. Mais ne nous y trompons pas, ces dernières sont plus que jamais en marche et le livre papier va disparaître, qu’on le veuille ou non, qu’on le déplore ou non, de la même façon que disparaît déjà sous nos yeux le support matériel de la musique[14]. Si les tablettes tactiles restent pour leur part couteuses, du fait de la multiplicité de leurs services rendus, et qu’elles n’offrent pas un confort optimal de lecture en toutes circonstances pour la même raison, la sortie en France, le 14 octobre 2011, de la liseuse sans fil Kindle de la société Amazon risque bien de convertir rapidement un certain nombre de lecteurs et de borner le début de la fin de son concurrent papier[15]. Même si la version mise sur le marché nécessitera sans doute d’être plus aboutie dans les années à venir, sa capacité de stockage, son format, sa légèreté, mais surtout son prix modique, 99 euros, et son système d’affichage conçu spécialement pour la lecture représentent des atouts contre lesquels le livre physique n’est objectivement pas en mesure de lutter[16]. Une seule inconnue demeure quant à l’avenir de ce dernier : la date d’impression de son dernier exemplaire. Qui sait ? Peut-être sera-ce une thèse de doctorat, une éventualité qui nous amène opportunément au commentaire transversal aux propos de Jean-François Sirinelli sur la considération actuelle de cet apport à la connaissance historique. À la page 40 de son petit ouvrage, J.-F. Sirinelli évoque en ces mots la question de la thèse et de l’ouvrage publié en découlant : « […] le livre, dans la quantification subtile des évaluateurs, ne “vaut” le plus souvent que deux articles, parfois un seul. Certes dans les sciences exactes, ou encore dans une science sociale comme l’économie, l’article de revue est devenu la forme la plus adéquate, semble-t-il, pour la diffusion et la discussion du savoir scientifique établi. Pourquoi, pour autant, transférer un tel critère au sein d’une discipline historique où l’administration de la preuve, et, en amont, l’ampleur du matériau traité demandent des surfaces d’argumentation bien plus larges, que seul permet le livre ? Là où un économiste considérera qu’une thèse dactylographiée peut se résumer en deux ou trois articles, un historien souhaitera qu’elle trouve un débouché éditorial, même si, il est vrai, le passage de la thèse au livre devient de plus en plus difficile. » L’auteur de ces lignes semble passer à côté du cœur du problème soulevé par la publication de thèses d’histoire. Celle-ci sous-tend davantage de questions qu’il n’y paraît au premier abord. L’une d’elles pourrait être pourquoi une thèse d’histoire se publie-t-elle plus facilement qu’une thèse de toute autre matière ? Les causes sont diverses. Synthétisons-les. -La thèse d’histoire, de par sa longueur, se prête particulièrement bien, parfois trop, nous y reviendrons, à un débouché éditorial sous forme de livre. -La thèse d’histoire est le type de thèse se rapprochant le plus d’une production littéraire, donc susceptible d’intéresser un public de lecteurs réguliers. -La thèse d’histoire traite d’histoire, un sujet particulièrement apprécié par une population française friande de culture générale et de connaissance de son passé. Pour ces raisons, le monde éditorial se montre favorable à la publication de la thèse d’histoire. Elle lui fait espérer de toucher un public dépassant le seul cadre étroit des quelques spécialistes de la question traitée par la dite thèse. Elle lui fait plus prosaïquement entrevoir une entreprise profitable. D’où une autre question : pour quel public publie-t-on une thèse d’histoire ou, encore plus simplement, pourquoi une thèse d’histoire est-elle publiée ? En ce sens, Jean-François Sirinelli écrit que « l’administration de la preuve, et, en amont, l’ampleur du matériau traité demandent des surfaces d’argumentation bien plus larges, que seul permet le livre » et que « là où un économiste considérera qu’une thèse dactylographiée peut se résumer en deux ou trois articles, un historien souhaitera qu’elle trouve un débouché éditorial » (p.40). À cette vision des choses, on peut répondre que, si un historien considère deux ou trois articles comme une surface d’expression trop réduite, pourquoi n’envisage-t-il pas d’en produire six ou sept ? Il est vrai que, au regard du marché actuel de la revue historique, un tel parti pris prendrait un temps certain à se concrétiser. Il reste que, si un docteur publie sa thèse, c’est avant tout parce qu’il peut le faire, parce qu’un éditeur lui en donne la possibilité, mais que publie-t-on exactement ? Partons d’un premier exemple concret. Il y a quelques années, une thèse d’histoire de 521 feuillets arrivait sur le bureau d’un éditeur majeur sur le terrain de la publication de thèses de doctorat en histoire. Le rapport rendu en vue d’une publication de ce travail commençait par ces mots : « il ne s’agit pas de remettre en cause les jugements unanimement élogieux du jury de thèse, mais de s’interroger sur l’adéquation d’un travail d’une qualité indéniablement exceptionnelle avec la politique d’édition [nom de l’éditeur] ». Il se concluait en rappelant « le devoir d’intelligibilité maximale de toute entreprise historiographique surtout si l’on souhaite pouvoir faciliter un débat nécessaire et toujours salutaire. Le parti pris stylistique est tel qu’il ne nous paraît guère possible que la réécriture de quelques passages […] suffirait à rendre accessible à un large public universitaire la démarche stimulante et pionnière » de l’auteur. En clair, une thèse d’histoire n’est pas publiée parce qu’elle représente une avancée historiographique certaine saluée par un jury d’experts, mais pour son caractère intelligible par le plus grand nombre. Si la thèse en question n’a donc pas été publiée par cet éditeur, elle l’a cependant été par un autre, six ans après sa soutenance, et si elle l’a finalement été, c’est à la faveur d’un profond remaniement et de compléments substantiels qui font au final de la thèse soutenue un tout autre ouvrage. Considérons un second exemple présentant un caractère quelque peu différent, mais tenant d’une même politique éditoriale. Dans une unité de lieu et de temps équivalente au cas précédent, une autre thèse d’histoire était, quant à elle, publiée par le premier des deux éditeurs évoqués ci-devant. Un texte initial de 795 feuillets format A4, police de caractère 12 et interligne 1,5 se trouvait transformé en 397 pages format 15,5 x 24 cm. Pourquoi cet écart, indépendamment des ajustements dus à l’adaptation d’un format à un autre ? Tout simplement parce que le texte de cette thèse ne se trouve pas intégralement reproduit dans sa version publiée. On touche là à ce qu’écrit Jean-François Sirinelli sur « l’ampleur du matériau traité demand[a]nt des surfaces d’argumentation bien plus larges, que seul permet le livre » (p.40). Un texte produit par le précédent docteur en histoire est certes publié, mais est-ce bien sa thèse ? Retranscrit-il fidèlement « l’ampleur du matériau traité » ? Donne-t-il une idée exacte de l’« argumentation » développée, ce qui est tout de même fondamental pour ce type de production académique, ou est-ce devenu un texte uniquement propre à satisfaire « la politique d’édition » d’un éditeur qui, par ailleurs, ne rémunère pas les auteurs qu’elle publie, ne serait-ce que sur la base du nombre des ventes ?[17] On pourrait également évoquer le cas de cette autre thèse, passant en deux ans de 830 feuillets de texte et 656 d’annexes à 376 pages, perdant ses annexes et le tiers de son analyse dans l’œuvre de publication, mais ce serait là se répéter. Au travers de telles évocations, nous ne souhaitons pas remettre en cause le fait que des thèses de doctorat puissent se publier dans des versions allégées et remaniées en vue de s’adapter à un public attiré par l’histoire de notre pays. Cela est une incontestable bonne chose que de les proposer ainsi, mais, dans les faits, un autre rôle est attribué à ces ouvrages. Avertissement. Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. En vingt-huit mots comme en cent, la publication chez un éditeur de sa thèse de doctorat et sa visibilité dans une librairie ou sur Amazon est faite pour flatter l’ego de son auteur. Coupes sombres dans le texte initial et abandon de ses droits d’auteur s’acceptent sans sourciller à une telle aune. Si l’on considère le texte édité comme un ouvrage différent de la thèse soutenue et qu’il est ainsi appréhendé et utilisé par son lectorat, une nouvelle fois, pas de problème, mais si le livre publié tient lieu de copie de soutenance, il y a alors de quoi s’interroger. Faisons-le sur les bases suivantes : -une thèse de doctorat en histoire de 1 337 feuillets, soit 2 407 562 caractères (espaces compris) de texte et 667 641 d’annexes. -des éditeurs construisant des ouvrages sur une base stéréotypée de 700 000 à 800 000 caractères. Face à ce constat qui se passe de commentaires quant au sacrifice à consentir pour concilier les deux parties de l’équation, un discours : la thèse se doit d’être publiée pour se rendre visible, non pas au plus grand nombre, comme on pourrait le croire, mais seulement au petit cénacle du monde universitaire, car c’est la version publiée de la thèse qui bénéficiera de comptes-rendus, en aucune manière une version de soutenance qu’aucun enseignant-chercheur prendra la peine de lire, quand bien même elle serait diffusée sur internet. Ce discours choque, déçoit et irrite tout en même temps, mais semble bien refléter une réalité partagée. Dans les dernières pages de son opuscule, sur le fond desquelles nous revenons plus avant, Jean-François Sirinelli n’évoque-t-il pas lui-même « le fruit de plusieurs années de recherche restant parfois connu des seuls membres du jury de soutenance » en raison des difficultés croissantes à lui trouver un débouché éditorial (p.47-48) ? Est-ce être à côté des réalités que de considérer comme tenant de la plus profonde absurdité qu’un travail de doctorat s’apprécie scientifiquement sur la base d’un texte substantiellement amputé, simplifié et dénaturé ? Est-ce là le respecter que faire si peu fi de la démarche qui lui a préexisté, du détail de son élaboration ou des degrés de nuance qui le traverse ? Avec une telle perception des choses, on ne peut qu’applaudir à tout rompre les dernières avancées technologiques. Il y a encore quinze ou vingt ans, l’image de la thèse d’histoire inconnue de tous ou presque, parce que non publiée, reflétait une réalité difficile à contrer par manque de moyens alternatifs de visibilité. Aujourd’hui, la donne a profondément changé. Un moteur de recherche dédié permet de dénicher la référence de la moindre thèse conservée dans le moindre recoin poussiéreux de la moindre bibliothèque universitaire du pays. N’importe quel docteur peut faire le choix de partager in extenso le fruit de son labeur au travers de sa mise en ligne. Les possibilités de recherche en plein texte facilitent l’accès direct à la donnée recherchée par le lecteur. Rien ne s’oppose plus désormais à la découverte et à la citation d’une thèse de doctorat sous sa forme de soutenance. Cette épine ôtée du pied de l’historien, pour peu toutefois que l’on veuille se mettre à marcher, une autre plus problématique pour la communauté historienne dans son ensemble y reste profondément fichée.
Dans les trois dernières pages de son questionnement sur « le nouvel impératif catégorique de l’évaluation » (p.46-49), J.-F. Sirinelli s’inquiète de l’« épuisement démographique […] de l’école historique française » (p.46). De manière moins sibylline, le propos note que « les postes d’histoire ont commencé à fondre au moment même où le début des départs à la retraite des baby boomers aurait pu laisser espérer des relèves statistiquement étoffées et scientifiquement fécondes » (p.47). Le corollaire à ce constat est l’errance de la nouvelle génération de docteurs en histoire « dans une sorte d’oued asséchée où les postes se font rares » (p.47). En soit, cette réalité est inquiétante, mais ce que ne dit pas l’auteur, et sur quoi nous aimerions insister pour conclure, c’est que tous ces docteurs ne peuvent également prétendre à l’eau ruisselant encore au fond du lit de cette rivière. À quoi bon disposer d’eau s’il nous est interdit d’y tremper les lèvres ? Trêve de métaphores arides. Selon une logique que nous tentons encore vainement de saisir, la thèse de doctorat en tant que production scientifique plus ou moins unanimement saluée n’est pas ce qui conditionne l’obtention d’un poste d’enseignant-chercheur des universités. Pour être plus précis, elle n’est pas ce qui la conditionne prioritairement. En effet, l’élément sine qua non est la détention de l’agrégation de l’enseignement du second degré. Sans elle, point de salut, car une réussite à ce concours ne constitue pas seulement une variable d’ajustement après considération de la thèse produite, mais un passage obligé dont le franchissement débloquera ni plus ni moins que l’ouverture du dossier de thèse. Ce principe rappelle furieusement une pratique que dénonce Jean-François Sirinelli, consistant à ne plus évaluer un article de revue pour lui-même, mais au travers de la note accordée à la revue le publiant. Est-il si incongru de se demander en quoi l’agrégation peut bien constituer une quelconque plus-value pour le futur enseignant-chercheur, dont la qualité de chercheur tire sa légitimité de son travail de recherche et sa qualité d’enseignant, de ses années d’A.T.E.R. dans lesquelles il est par ailleurs lancé sans préparation, sans soutien et sans suivi ? Quand le doctorant en histoire est jugé apte à enseigner au niveau universitaire, le docteur en histoire, lui, ne l’est plus, car il a désormais besoin de l’agrégation pour que lui soit reconnu cette qualité. Cherchez l’erreur. Que le système fonctionne sur une telle base peut, après tout, s’intégrer, mais faisons alors en sorte que l’apprenti doctorant ne s’engage pas dans la réalisation d’une thèse sans disposer de l’agrégation. Quoi ? Pardon ? Ce n’est pas possible ? Pourquoi ? Parce qu’une thèse ne se réalise pas nécessairement avec l’ambition d’obtenir un poste d’enseignant-chercheur ? Eh bien, soit, libre à ceux qui veulent devenir docteur pour leur plaisir de le devenir. Pour les autres, quelle autre perspective d’avenir offre le strict doctorat d’histoire que celle d’enseignant-chercheur des universités ? Dans les dernières pages de son petit ouvrage salutaire et, j’espère que le présent texte le confirme, porteur d’un « débat qui doit nécessairement avoir lieu » (p.14), J.-F. Sirinelli écrit s’inquiéter du devenir d’une discipline menacée de « nécrose » (p.48). À cette attention essentiellement portée au contenant, je préfère celle visant le contenu, mais l’une n’exclut pas l’autre et les discussions qu’elles induisent toutes deux restent ouvertes.
[1] http://www.giunta-storica-nazionale.it/temicish.htm. [2] http://www.giunta-storica-nazionale.it/temicish.htm. [3] http://www.cish2010.org/programme.asp?all=1. [4] Certaines interventions réunissant deux, trois ou quatre intervenants, ce sont 500 personnes, parfois à plusieurs reprises, qui prennent la parole au cours des séances organisées. [5] http://www.eauh2010.ugent.be/sessions. [6] http://tel.archives-ouvertes.fr/index.php?halsid=05mvlcs8gc7ihgv807an13mgh4&action_todo=home. [7] http://theses.univ-lyon2.fr/. [8] http://hal.archives-ouvertes.fr/index.php?action_todo=list_portail. [9] http://hal.univ-nantes.fr/. Le site donne accès à 2 880 documents en texte intégral dont 441 thèses. [10] http://hal.archives-ouvertes.fr/. Au 11 octobre 2011, 177 135 documents en texte intégral sont librement accessibles à cette adresse. Parmi eux sont 2 746 contributions tenant de la recherche historique (1,6 %). [11] http://halshs.archives-ouvertes.fr/index.php?halsid=lcokant9eur7qrsohboha2vbc6&action_todo=home. Au 11 octobre 2011, 32 897 documents sont archivés sur cette plateforme. [12] http://www.ccsd.cnrs.fr/support.html#manuhal. Le lecteur pourra utilement consulter le Guide du dépôt et du bon usage de HAL (http://www.ccsd.cnrs.fr/support.html#guide_bon_usage_hal). Celui-ci indique qu’« un texte déposé sur Hal doit décrire un travail achevé de recherche, solide, conforme aux règles en usage dans la discipline, et comparable aux manuscrits d’articles que les chercheurs soumettent pour publication aux comités des lecture de revues scientifiques, d’actes de colloque, etc… ». [13] Point n’était besoin d’évoquer ce logiciel bien spécifique pour traiter du problème qu’il soulève. Il suffit plus simplement de noter la facilité de recherche en plein texte qu’offre un texte publié sous word ou pdf. [14] Sans doute convient-il de différencier l’avenir du livre de celui du journal, le second devant mieux résister dans sa version papier que le premier. Dans une entrevue accordée au Monde daté du 11 octobre 2011, à la question « est-ce qu’on imprimera encore des journaux dans dix ans ? », Arianna Huffington, présidente et directrice de la rédaction d’AOL Huffington Post Media Group, donne la réponse suivante : « oui, parce que la lecture sur papier est quelque chose qui persiste dans notre ADN. Les gens aiment encore s’asseoir pour le petit-déjeuner et déplier un journal plutôt que lire sur l’iPad ». L’échéance n’est donc probablement pas à dix ans, mais davantage à vingt ou trente, quand toute une nouvelle génération aura grandi avec la possibilité de la lecture numérique sur support nomade. Il reste que le repli progressif vers le numérique semble déjà en ordre de marche du fait des difficultés financières que connaissent certains titres de presse. Le journal France-Soir cessera ainsi de paraître en version papier d’ici à quelques mois pour ne plus s’afficher désormais qu’en ligne (voir Libération du 11 octobre 2011). [15] La société Fnac prépare pour sa part la sortie prochaine d’une nouvelle mouture de son FnacBook, la commercialisation de la première s’étant révélée très décevante en termes de ventes (voir Le Monde du 12 octobre 2011). [16] http://www.amazon.fr/Kindle-liseuse-int%C3%A9gr%C3%A9-affichage-%C3%A9lectronique/dp/B0051QVF7A/ref=amb_link_161388187_2?pf_rd_m=A1X6FK5RDHNB96&pf_rd_s=gateway-center-column&pf_rd_r=1PH1FQVWMTHE89157V39&pf_rd_t=101&pf_rd_p=255462447&pf_rd_i=405320. [17] Dans le même ordre d’idée, un certain nombre de prix de thèse sont aujourd’hui organisés qui récompensent les lauréats par une somme d’argent revenant non pas au docteur ainsi distingué, mais à un éventuel éditeur acceptant, grâce à cette aide, de publier la thèse en question [mise à jour 22/01/2012: présentée comme telle, l’aide pécuniaire à la publication que certains prix octroient à leurs lauréats n'est pas nécessairement utilisée dans cette perspective]. Sur L'Histoire est-elle encore française?
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